Deux champs de bataille
ou le nommé et l'innommé

John Berger*, mai 2010
 
J'écris (comme souvent) pour éclaircir mes idées, pour partager avec
le lecteur quelques impressions qui me viennent d'autres, et, cette fois exceptionnellement, pour faire une suggestion à ceux qui nous gouvernent.
 
avion
Depuis des siècles, les peintres font des copies des tableaux de ceux qu'ils considèrent comme leurs maîtres. Et effectivement, il n'y a pas de meilleur moyen de mesurer le mystère d'une oeuvre que de la copier, ce qui est voué à l'imperfection : alors cet échec devient une façon de se rapprocher du chef d'oeuvre.
Les copies, cependant, sont une chose. Les réponses à un chef-d'oeuvre en sont une autre, et elles sont bien plus rares.
arbre
Bellini a un jour répondu à Mantegna, Titien a répondu à Giorgione, Van Gogh a répondu à Millet, Soutine, Rembrandt. Et je viens juste de découvrir une extraordinaire réponse au Guernica de Picasso.
Elle a été peinte en octobre 2009 par 29 gamins, âgés de 5 à 11 ans, issus des faubourgs du nord de Paris. L'oeuvre a exactement les mêmes dimensions que l'originale, et ils l'ont peinte dans l'atelier de la rue des Grands Augustins au coeur de Paris, où Picasso a peint, il y a plus de soixante dix ans, ce qui allait devenir son légendaire Guernica.
Les enfants ont travaillé pendant 2 semaines dans l'atelier, et se sont plongés dans des reproductions du tableau original, des esquisses dessinées par Picasso, des photographies et des films de la guerre civile espagnole. Tous les travaux manuels sur leur propre tableau, et toutes les décisions prises pour le réaliser viennent des enfants.
epee
Avant d'étudier leur « réponse», il est utile de souligner ce qui a changé dans le monde au cours de ces 70 dernières années, quant à la signification de l'évènement qui est à l'origine du tableau original : le bombardement de la ville de Guernica, le 26 avril 1937.
Mille six cents civils furent tués ce jour là ; la population de la ville s'élevait à 10 000 habitants.
Il n'y avait là aucune cible militaire.
En bombardant la ville, les fascistes adoptaient une stratégie d'intimidation.
Et à l'époque, le monde entier en fut profondément choqué.
Plus tard, Hiroshima et le bombardement de Dresde pendant la seconde guerre mondiale allaient modifier radicalement les limites de ce qui choquait les gens.
Aujourd'hui en Irak, en Afghanistan ou à Gaza, des « dommages collatéraux » comparables à ce qui arriva à Guernica, sont officiellement acceptés comme les risques regrettables d'une soit ‐ disant guerre contre le terrorisme ! Guernica n'est plus du tout choquant pour ceux qui gouvernent désormais le monde.
Mais les enfants du 19ème arrondissement de Paris sont choqués. Ils sont choqués par le monde qui les entoure.
 
tanks
« Les tanks sont en main d'humains parce que les mains tuent »
 
immeubles
« Plus des maisons... Rien...
Du feu partout. La guerre c'est une grand‐mÈre terrorisÉe, perdue au milieu des maisons qui brulent »
 
prisonnier
« Deux tÊtes de mort sur les yeux du nuage pour faire encore plus peur avec des yeux de mort »
 
Toutes ces remarques (ici et plus avant) proviennent des commentaires formulés par les enfants quand ils sont revenus sur leurs propres esquisses préparatoires.
Si nous comparons maintenant le tableau de Picasso avec la réponse des enfants (les 2 mesurent 8 mètres sur 3), on peut voir que la réponse suit très fidèlement, bien qu'avec une imagerie différente, la composition et les lignes de force et de tension de l'original.
Ou, pour le dire autrement, elle se déroule dans un endroit très semblable, sous un ciel similaire.
 
gueules cassées
« Les gueules cassÉes sont dans le gris »

 

 
Toutefois, les symboles sont différents.
De quelle différence s'agit‐il ? Picasso définissait son tableau de Guernica comme une allégorie.
paloma
Le tableau ne contient aucun élément évoquant les bombes, les rues détruites ou le raid aérien sur la ville basque. La seule référence à cet évènement en particulier réside dans la douleur qui y est dépeinte. Le taureau, le cheval blessé, le cierge dans la main de l'ange du courage, appartiennent à une imagerie que Picasso avait déjà utilisée dans des oeuvres antérieures. Pour exprimer son sentiment de douleur et d'infamie, il est revenu à l'une des expressions espagnoles traditionnelles du Tragique, le combat de taureau.
Il a posé des noms allégoriques anciens sur une chose sans précédent – le bombardement délibéré de civils dans une ville à la merci des attaquants.
Ce que les enfants font aujourd'hui, dans leur réponse personnelle, est différent. Ils font référence à des bombes, des bombardiers, des immeubles qui s'écroulent, des tanks. Et, plus significatif encore, les principaux acteurs de la terreur qu'ils décrivent n'ont pas de nom.
Les enfants sont habitués à faire face à ce qui leur est familier, qu'ils reconnaissent et partagent, et qui demeure innommé.
arc en ciel
Cela a en partie à voir avec leur âge, mais plus encore, c'est la conséquence de ce qu'ils vivent dans leur vie quotidienne. L'insécurité économique, le déclin de la citoyenneté, le consumérisme rampant de la métropole dont ils sont en grande partie exclus, le racisme, les directives officielles d'éducation qui font d'eux des citoyens de seconde zone prédéterminés, la brutalité des prétendues forces de l'ordre – aucun de ces éléments de leur vie quotidienne n'est décrit, traité ou nommé dans le vocabulaire des médias (hormis les groupes de rap), des nombreux experts en communication, des magistrats, ou de la plupart des hommes politiques.
 
Pour les enfants, l'innommé est plus immédiat que ce qui est nommé. Et dans leur réponse – à part la colombe et l'arc en ciel – il y a peu de choses qui relèvent de l'allégorie. Au lieu de cela, on y trouve un anonymat existentiel, et une observation sans concessions de ce qui est proche d'eux, et de toutes les contradictions cruelles qu'ils y voient.
Sous l'arc en ciel, le rat meurtrier est accroupi. La colombe de la paix étincelle dans la nuit, et pourtant
« Elle voit que tout est cassé, elle veut dire aux gens qu'elle est là, qu'elle va les aider »
« Avec ses grandes ailes, elle fait un bouclier pour empêcher les avions de passer »
Mais elle est prise par les tentacules de la pieuvre

 
colombe
« Le mal attaque le bonheur
car la pieuvre s'adapte lÀ oÙ elle est »
 
A gauche se situe un autre personnage dont la colombe semble s'approcher. Il est à moitié blanc, et à moitié noir. Dans sa main blanche, il tient une fleur, dans sa main noire, un flambeau.
Selon les enfants :
 
totem
« Il ne sait pas dans quel camp Être. Celui qui est pour la paix, il peut faire la guerre un jour parce qu'on lui a pris quelque chose »
 
Ensuite, plus loin sur la gauche, là où, dans le tableau de Picasso, il y a une tête de taureau, les enfants ont peint ce qu'ils appellent les Ciseaux de la Guerre qui apparaissent comme une présence concrète, monstrueuse et innommée.
Les enfants ont répondu depuis leur propre champ de bataille: un terrain de jeu dans la rue, qui n'en est pas moins champ de bataille. Ils ont répondu avec toute leur énergie. L'arc en ciel, disent‐ils, est un pont.
guerrier
« C'est le pont de la paix et de l'entente. Un pont qui mÈne vers la libertÉ »
« L'arc en ciel pÈte de couleurs et la guerre pÈte des bombes »
 
Ils regardent avec colère cette chose sans précédent – ils regardent ce qu'eux‐mêmes vivent – et ils refusent de la valider en lui apposant un nom tout fait.
Ma suggestion à ceux qui gouvernent est que ces deux tableaux soient exposés, pendant 2 ou 3 mois, dans la même galerie (ils ont été peints dans le même atelier), placés en vis‐à‐vis.
On pourra ainsi aller de l'un à l'autre, observer leur dialogue et voir plus clairement le monde dans lequel nous vivons.
 

On décrit John Berger comme «poète», «critique d'art», voire par moments comme «écrivain marxiste». Qu'importe les étiquettes...

 

Pour nous, ce monsieur de 84 ans est d'abord un attentif, un attentionné. Depuis plusieurs années, il s'intéresse et souhaite lire et voir ce que les enfants sont capables de produire. Alors, de temps en temps, je passe chez lui, un paquet sous le bras. Il s'en empare, s'assied à sa table et lit scrupuleusement. Il souffle, grogne, s'exclame. De temps en temps, sans quitter sa lecture, il me pose une question. Je réponds comme je peux, rapidement. Je sais que ce qui importe c'est ce qu'il est en train de lire.

 

Au bout d'une demi-heure, il tourne et retourne les feuilles, revient à telle ou telle, s'attarde, repart.

 

Une fois qu'il a terminé la lecture du «dossier Guernica», il est resté un long moment à souffler, grogner, se gratter la tête... Visiblement il se passait quelque chose pour lui, chez lui. Quoi ? Je ne l'ai su que quelques jours plus tard.

Je vais régulièrement voir John. C'est lui qui me dit si nous (enfants et adultes) avons bien travaillé. Il ne le dit pas par quelque compliment plus ou moins convenu, quoique venant de sa part, de ce qu'il est, de ce qu'il a fait, c'est déjà important. Il répond au travail des enfants par un trait d'intelligence. Nous n'avions pas lu ce qu'il a lu, nous n'avions pas vu ce qu'il a vu et pourtant nous avions les mêmes documents.

En contact avec les grandes intelligences de notre temps et du passé, John s'attarde et donne de son temps à lire le travail des enfants. Il les place ainsi sur le même plan d'importance.

Robert Caron